Corpus de textes

Le territoire chez Deleuze et Guattari

Fiche de lecture de Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari

 
Plateau, rhizome et carte
 
Dès son titre, « Mille Plateaux » appelle à une lecture géographique et spatiale des concepts philosophiques de l’ouvrage. Toute l’introduction sur la figure du rhizome contient de nombreux termes empruntés à la géométrie, la géologie ou à la botanique (plateaux, lignes, points, strates, surfaces, plans, cartes, rhizome, territoire…).
Mais la terre et les territoires, les frontières et les espaces ne servent pas à illustrer par des métaphores le discours philosophique. Ils permettent plutôt de repenser les frontières du concept à partir de multiples rencontres entre la pensée et la géographie physique, politique, esthétique.
Un plateau est toujours constitué de plusieurs strates, couches géologiques, niveaux, plans qui le composent. Il est d’abord une multiplicité qui peut se connecter à d’autres multiplicités pour former et étendre un rhizome. Le livre « Mille plateaux » est d’ailleurs composé de plusieurs plateaux connectés, stratifiés, qui font rhizome ensemble.
Le concept de rhizome est créé par les auteurs en opposition à la figure de l’arbre utilisé dans toute la tradition philosophique. Il permet d’appréhender autrement les dynamiques du vivant, les liens et connections entre les éléments. « A la verticalité de l’arbre et à la visibilité des branches, le rhizome oppose ses ramifications invisibles, souterraines et multiples, qui produisent à la surface des structures horizontales ». 
  
Dans l’introduction, Deleuze et Guattari énoncent les différents principes régissent le fonctionnement du rhizome :
  • celui de connexion et d’hétérogénéité : « n’importe quel point du rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être. »
  • celui de multiplicité : « une multiplicité n’a ni sujet, ni objet, mais seulement des déterminations, des grandeurs, des dimensions qui ne peuvent croître sans qu’elle change de nature ».
  • celui de rupture insignifiante : « un rhizome peut être rompu, brisé en un endroit quelconque, il reprend selon telle ou telle de ses lignes et suivant d’autres lignes. »
  • celui de cartographie : « un rhizome est carte et non pas calque ». 

 

La carte ne vise pas à décrire une réalité qui existerait en dehors d’elle. Elle est d’abord construction, création, expérience de l’espace et des trajets, des limites, des frontières que l’on peut y tracer.

 

Comme le note les auteurs dans leur introduction, « la carte est tout entière tournée vers une expérimentation en prise avec le réel. La carte ne reproduit pas un inconscient tourné sur lui-même, elle le construit. (…). Elle fait elle-même partie du rhizome. La carte est ouverte, elle est connectable dans toute ses dimensions, démontable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications. Elle peut être déchirée, renversée, s’adapter à des montages de toute nature, être mis en chantier par un individu, un groupe, une formation sociale. On peut la dessiner sur un mur, la concevoir comme une œuvre d’art, la construire comme une action politique ou comme une médiation.»
A la différence du calque donc, qui n’est que reproduction du même, la carte multiplie les voies d’accès à la compréhension d’un espace et de ses dynamiques. Comme un rhizome, elle doit affirmer la complexité et reconnaître qu’elle est toujours produite et construite. « Dans un plateau, un rhizome, une carte, il n’y a pas de structure profonde, il n’y a pas de généalogie linéaire, mais des processus de variation, expansion, conquête, capture, création.»
  
Le concept de rhizome élaboré par les auteurs, exporté à son tour dans le champ de l’urbanisme, permet de repenser le fonctionnement actuel des villes et leur développement à venir. C’est ainsi par exemple que Christian de Portzamparc et son équipe dans la réflexion menée autour du Grand Paris, ont emprunté cette figure du rhizome pour faire des propositions sur le développement de la métropole parisienne.
Si la philosophie française s’est développée traditionnellement sur le modèle arborescent, l’urbanisation de Paris s’est faite, elle, selon le modèle radio-centrique de l’expansion du centre vers la périphérie. Le rhizome permet alors d’appréhender la ville dans sa multiplicité et son hétérogénéité, constitué de centres, de pôles, de prolongements, de fonctions, d’usages et de mobilités, interconnectés entre eux et avec d’autres villes, d’autres métropoles. 
   
Espace lisse/espace strié
  
Deleuze et Guattari posent l’existence de deux types d’espaces : le lisse et le strié. Si ces deux espaces revêtent des caractères très différents, ils ne peuvent être opposés de manière binaire l’un à l’autre. Ils n’existent que par leur mélange et les mouvements de passage du lisse au strié et du strié au lisse.
L’espace lisse est l’espace ouvert, celui où les lignes, les trajets, les itinéraires priment sur les points, les arrêts, les lieux. Un espace lisse n’a ni centre, ni périphérie, ni endroit, ni envers. Il est infini en droit dans toutes les directions.
   
Au contraire, l’espace strié est fermé, et l’on s’y déplace de point en point. Il est organisé à partir d’un centre et selon des directions, des axes, des symétries.
Par ailleurs la distinction entre les deux espaces se situe également dans la différence des perceptions qu’ils mettent en jeu. L’espace lisse convoque une « vision rapprochée », dans un espace tactile ou  plutôt haptique (tous les sens, aussi bien la vue, l’ouïe, l’odorat que le toucher pouvant opérer de proche en proche). L’espace striée est en revanche l’espace visuelle par excellence, celui d’une « vision éloignée ».
Ainsi la mer, le désert, la steppe serait par définition des espaces lisses ; des espaces opérant de proche en proche, où la distribution prime sur le positionnement, la distance sur la mesure, le directionnel sur le dimensionnel.
Au contraire, la ville serait l’espace strié par excellence. L’espace urbain est organisé, structuré autour de lieux fonctionnels parmi lesquels on se déplace avec un but précis. Comme le note Manola Antonioli, « même la nature y est introduite sous la forme d’un ensemble artificiel (« les espaces verts ») où les limites du comportement, les échanges possibles, les postures du corps et les façons d’occuper l’espace sont très réglés ». 
   
Comme les espaces lisses et les espaces striés, les deux mouvements non symétriques de « lissage » et de « striage », doivent toujours être pensés ensemble. Les auteurs utilisent plusieurs modèles (technologique, musicale, mathématique, esthétique…) pour étudier ces mouvements.
De même que le désert et la mer sont en permanence soumis aux opérations de striage, de contrôle, d’organisation de leur espace (cf. « L’insécurité du territoire » de Paul Virilio), la ville est toujours le lieu de lissage du quadrillage urbain.
« Voilà que des espaces lisses sortent de la ville, qui ne sont plus seulement ceux de l’organisation mondiale, mais ceux d’une riposte combinant le lisse et le troué, se retournant contre la ville : immenses bidonvilles mouvants, temporaires, de nomades et de troglodytes, résidus de métal et de tissu, patchwork, qui ne sont même plus concernés par les striages de la monnaie, du travail ou de l’habitation. Une misère explosive que la ville sécrète ». 
  
Car si d’un côté l’urbanisation tend à réduire les espaces interstitiels, les lieux sans fonction précises qui échappent au contrôle ou à l’économie, elle est aussi génératrice de ces mêmes espaces, résidus des grandes opérations d’aménagement. Appelés « délaissés urbains » par Gilles Clément et Patrick Bouchain (cf. « La forêt des délaissés urbains »), ces espaces recréent in-fine de l’espace lisse dans l’espace strié. Accueillant les indésirables (mauvaise herbe, immigrés, roms…) mais surtout la diversité sociale, écologique, culturelle (cf. « Le Tiers Paysage » – Gilles Clément), les terrains vagues, les friches, les délaissés sont alors des zones de résistance aux entreprises de striage permanant de l’urbanisation.
Enfin, au-delà des processus de fabrication de la ville ou du désert, les mouvements de lissage et de striage sont également ceux engendrés par la pratique des espaces, la manière de les habiter, de les parcourir.
Comme le note les auteurs, « on peut habiter en strié les déserts, les steppes ou les mers ; on peut habiter en lisse même les villes, être un nomade des villes. »
Car si la ville est le lieu des trajets quotidiens et fonctionnels, des lignes subordonnées aux points (trajet pendulaire du logement au travail, du travail au logement), elle est aussi le lieu d’invention de trajets obliques et singuliers, de traversées vectorielles qui dessinent de nouveaux itinéraires. Ainsi les errances sans but, les voyages sur place, les parcours en nomade sont au même titre que les flâneries baudelairiennes, les promenades surréalistes, les dérives situationnistes, les déambulations artistiques et performatives, une façon de lisser le strié ; une manière différente d’être à l’espace.
« Il suffit parfois de mouvement, de vitesse ou de lenteur, pour refaire un espace lisse. » 
   
Le territoire, déterritorialisation et reterritorialisation
   
Le territoire et les concepts qui en découlent (territorialisation, déterritorialisation, reterritorialisation) sont abordés dans Mille Plateaux à travers différentes composantes : écologiques, botaniques, artistiques, sociales…
Pour Deleuze et Guattari, le territoire est  toujours le produit d’un acte de territorialisation. Il ne suffit pas d’un espace ou d’un milieu pour produire du territoire : le territoire est un espace approprié qu’on intègre comme une partie de soi.
Or si les auteurs s’intéressent à la question du territoire, c’est d’abord et avant tout pour étudier les moyens d’en sortir. Ils élaborent ainsi le concept de déterritorialisation, comme fonction de sortie du territoire et de reterritorialisation, comme fonction de recréation d’un nouveau territoire (remplaçant le territoire perdu).
La fonction de déterritorialisation, mouvement donc par lequel on quitte le territoire, trace des lignes de fuite et ouvre sur la question du devenir (devenir autre, devenir animal, devenir imperceptible…).
Or d’après les auteurs, la déterritorialisation peut prendre plusieurs formes : négative, positive, relative, absolue, qui s’affrontent et se combinent. 
Le déterritorialisation serait absolue lorsqu’elle donnerait naissance à « la création d’une nouvelle terre », la suspension dans un espace lisse, la connexion des lignes de fuite.
La déterritorialisation serait relative lorsqu’elle opèrerait avec des reterritorialisations qui barrent les lignes de fuite, les segmentent et strient l’espace lisse (soit de manière positive si elle engendre la reterritorialisation sur un territoire aux potentialités nouvelles, soit négative si elle n’amène à rien).
Mais toute déterritorialisation amène nécessairement à une reterritorialisation (à l’exception des déterritorialisations suivant les lignes de mort). La déterritorialisation absolue n’est donc absolue que  pendant le temps de suspension « hors du territoire», de création « d’un nouveau territoire», d’un nouveau « chez-soi ». Ainsi, une déterritorialisation absolue est toujours relative et inversement une déterritorialisation relative contient toujours de l'absolu.